J’espère que vous êtes nombreux à avoir lu le roman d’Alan Paton : "Pleure, ô mon pays bien aimé" paru en 1948, alors que se mettait en place en Afrique du Sud la politique d’apartheid. Un magnifique roman, largement autobiographique, que j’ai lu quelques années après sa parution, quand je faisais mes premiers pas en Afrique.
Et bien, à ce jour, après tant d’années à parcourir les campagnes africaines, sahéliennes en particulier, j’écris "Pleure, ô mon Sahel bien aimé".
Comme beaucoup d’entre vous le savent, j’ai fait mes premiers pas de chercheur en agronomie tropicale en 1955, au CRA de Bambey. A part un détour de quelques années en Amérique latine, c’est en Afrique sahélienne que j’ai exercé, du Sénégal au Nord Cameroun, passant progressivement de la résistance à la sécheresse de l’arachide à la gestion des exploitations puis à celle des terroirs, en remettant en cause des doctrines qu’on m’avait enseignées : le labour, la fertilisation minérale, le recours aux pesticides, et en m’appliquant à identifier et tester des alternatives réalistes : le travail minimum du sol, le semis en sec avec enrobage local des semences, la fabrication locale de composts enrichis avec des phosphates naturels, l’agroforesterie, "l’arbre du paradis"…
Mais au-delà des parcelles, des troupeaux, des paysages, combien de nuits n’ai-je pas dormi sur mon lit picot, à côté de la micro-mosquée du village de Sabouna, à une quinzaine de kilomètres de Ouahigouya, au Burkina ? Et de ce fait, combien de paysans et paysannes n’ai-je pas croisés, à Sabouna ou ailleurs au Burkina, mais aussi au Sénégal, avec mon frère d’armes Papa Kane, au Nord Cameroun ou au Tchad ?
Au-delà de l’exercice d’un métier toujours passionnant, c’est donc un monde que j’ai découvert, dans sa complexité, sa diversité, sa richesse humaine, mais aussi ses faiblesses, ses turpitudes, qui n’ont rien à envier à notre monde rural profond.
Et voilà que le djihadisme s’est emparé de tout le Mali, d’une grande partie de mon cher Burkina, et très bientôt du Niger, dont la porte vient d’être ouverte par des militaires. Pauvres paysans et paysannes à qui on vole leur bétail, brûle les greniers à mil, quand ils ne sont pas massacrés !
Alan Paton dénonçait l’emprise de l’apartheid ; nous assistons à celle des versions les plus barbares de l’Islam*.
Alors, comme lui je dis : "Pleure, ô mon Sahel bien aimé".
*n’oublions pas pour autant que les deux autres religions du Livre ont aussi du sang sur les mains ; une longue et tragique histoire.

