Permettez-moi de prendre quelque liberté avec notre Académie, selon laquelle "le chemin de traverse permet de relier un lieu à un autre par un chemin plus rapide à parcourir que le chemin initial". Pour moi, c’est au contraire un chemin éloigné des grands axes routiers : au lieu de vous assurer de vous rendre rapidement à destination, il vous permet de découvrir d’autres paysages, de prendre votre temps, de vous arrêter quand cela vous choit. Messieurs les académiciens, vous apprécierez le style, n’est-ce pas ?
Et bien moi, je les adore ces chemins de traverse, je les ai parcourus avec bonheur. Mais, précaution essentielle, j’avais toujours ma boussole dans la poche, ma boussole d’agronome.
Premier chemin de traverse : l’IRAM. En 1962, alors que je traçais mon chemin sur la fixation biologique de l’azote, frappant à la porte d’Emmaüs pour leur proposer mes services, on me propose de traverser le couloir pour rencontrer la toute récente bande de l’IRAM (Henryane, Yves), et me voilà parti pour 14 ans à découvrir les paysannats africains et andins, loin de mes chères éprouvettes. Mais ma boussole m’a rappelé à l’ordre : et l’agronomie dans tout ça ? L’IRAM n’en a pas voulu : priorité absolue au mouvement social. Au revoir l’IRAM.
Deuxième chemin de traverse : ayant rejoint les rangs de la rechercher agronomique tropicale, j’ai eu la liberté d’explorer deux sujets ignorés des instituts spécialisés (principalement sur les cultures d’exportation) : les exploitations agricoles et les espaces ruraux. Ayant eu le temps (cinq ans) pour le documenter suffisamment, les créateurs du CIRAD (1981), après l’élection de Mitterrand) m’ont sollicité pour en être directeur scientifique. La création des départements sur les systèmes agraires et sur les espaces ruraux a été une sacrée belle aventure.
Troisième chemin de traverse : une fois à la retraite, j’ai découvert le monde des ONG et des ASI, contribué à créer AVSF puis CASE Burkina. Je pouvais enfin me rapprocher du monde paysan, tout en gardant le cap des progrès agronomiques : le travail minimum du sol en traction asine, l’enrobage des semences permettant le semis en sec, l’enrichissement des composts, des ressources végétales très prometteuses comme "l’arbre du Paradis".
Bref, de l’agronomie de proximité, au sein du monde paysan. Un rêve qui a mis du temps à se formaliser, au prix de la remise en cause des enseignements que j’avais reçus, du dogme Recherche / Vulgarisation, et d’un dialogue difficile avec ceux qui priorisent le changement social.
Aurais-je eu ces opportunités si je m’étais concentré sur la fixation biologique de l’azote ? Voilà pourtant un domaine où s’ouvre un joli chemin de traverse : comment se fait-il qu’une Moringacée (l’arbre du Paradis) a un feuillage aussi riche en azote ?
Bref, des chemins de traverse, il n’en manque pas. Encore faut-il avoir envie de lever le pied, de regarder le paysage au-delà de la route, d’être tenté par un joli sentier, et de prendre le temps d’aller y voir de plus près…Mais, pas sans sa boussole….

