.     Les pochades du baobab     .


Ces propos, je les ai entendus en 1971, au Chili, à Temuco, de la bouche d’un fermier qui allait être exproprié dans le cadre de la Réforme agraire du Président Salvador Allende, récemment élu.


Son "fundo" n’était certes pas un mouchoir de poche, de l’ordre du millier d’hectares. Certainement une belle exploitation, bien gérée selon les critères de l’époque, façon "révolution verte". Quant à sa femme, on aurait du mal à imaginer qu’elle ait été un laideron : l’Argentine et le Chili étaient connus pour avoir les plus belles femmes blanches d’Amérique latine, résultat génétique d’immigrations européennes très diversifiées, de l’Irlande au Caucase.


Mais voilà, sur sa balance mentale, l’attachement à sa terre pesait beaucoup plus lourd que l’attachement à sa femme ! Pour le citadin que je suis, une découverte majeure. Une explication presque psychanalytique à l’intensité des conflits sociaux qui ont accompagné les réformes agraires en Amérique latine, le cas du Mexique étant le plus emblématique : avec Zapata, des paysans accédaient au pouvoir central !


Et bien sûr aussi la géopolitique, en arrière-plan : n’oublions pas que si l’Organisation des Etats Américains (OEA), dont les USA sont membres, s’est emparée du sujet des réformes agraires, c’est par crainte de la contamination castriste, Fidel étant arrivé au pouvoir à Cuba en 1960.


Au Chili, initialement, elle ne visait que de très grandes propriétés, scandaleusement sous-exploitées (les "latifundia"). Mais les organisations paysannes, créées parallèlement, ont fait pression pour que soient aussi concernées de grandes exploitations, fussent-elles très productives. Un peuple entier s’est mis à rêver d’un avenir meilleur.


Le rêve a été de courte durée : le sinistre "golpe" du 11 septembre 1973 y a mis fin, dans le sang. Pinochet, ministre de la guerre d’Allende, a pris le pouvoir et réprimé férocement les partisans d’Allende, commettant des crimes abominables. Il a ensuite mis en œuvre une politique néolibérale directement inspirée par Milton Friedman. La honte criminelle au pouvoir pour 15 ans ! Mrs Thatcher lui rendait des honneurs de libérateur : la honte politique s’ajoutait à la honte criminelle !


Une des grandes chances de ma vie professionnelle aura été d’accompagner ces grandes aventures en Amérique andine, l’IRAM ayant obtenu, grâce à Henryane, un contrat avec le MAE. D’avoir connu Jacques Chonchol, l’homme le plus haï de la droite chilienne. Plus tard, en 1982, grâce au CIRAD, d’avoir accompagné les débuts de l’aventure sandiniste au Nicaragua. Et d’avoir ainsi appris très tôt que l’exploitant agricole, quelle que soit sa nationalité, son statut, entretient avec sa terre une relation qui va bien au-delà du calcul économique…


Malgré tant de déconvenues historiques, quelque part, au fond de ma mémoire, ce vieux slogan que nous avons tant repris : "El pueblo, unido, jamas serà vencido". Comment vivre sans rêves ? Merci le Che* de nous avoir fait rêver !



Prenez ma femme, mais pas ma terre !
Juillet 2024
Le monde d'avant
* assassiné en Bolivie en 1966, avec la complicité du Kremlin.